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Repenser la structure des financements entre Etats africains et institutions étrangères en y intégrant la dimension "maîtrise technologique" (Par Dr Aliou Gori Diouf)



Repenser la structure des financements entre Etats africains et institutions étrangères en y intégrant la dimension "maîtrise technologique" (Par Dr Aliou Gori Diouf)
L’Afrique est aujourd’hui un acteur majeur du système international de financement du développement. Chaque semaine, voire chaque mois, de nouveaux accords de financement sont signés entre des pays africains et des partenaires étrangers – qu’il s’agisse d’États, d’institutions financières multilatérales ou d’organisations internationales. Si ces accords jouent un rôle crucial dans le financement des infrastructures et des secteurs clés tels que l’agriculture, l’énergie, l’eau ou encore la pêche, leur structure et leur orientation soulèvent des questions fondamentales quant à leur efficacité à long terme. L’analyse de ces financements révèle en effet une constante : ils sont principalement orientés vers la prise en charge des besoins urgents et des priorités immédiates.
 
  1. Une prédominance des financements à court terme………
L’essentiel des accords de financement conclus en Afrique concerne des projets à court terme, visant à résoudre des problèmes immédiats. Ces financements sont souvent dirigés vers des secteurs vitaux tels que l’agriculture, l’énergie, l’eau, l’élevage, la pêche, les mines, la santé etc.
Ces investissements sont indéniablement nécessaires, notamment pour soulager les populations et répondre aux besoins pressants de redressement de l’état de nos écosystèmes et de nos économies locales. Toutefois, en l’absence d’une vision stratégique de long terme, ces financements aboutissent à un cycle perpétuel de dépendances, où les mêmes problèmes resurgissent quelques années plus tard, nécessitant de nouveaux financements extérieurs.
 
  1. Et finalement, on finance la dépendance des Etats africains
Le principal problème de l’approche actuelle de financement est qu’elle ne s’attaque pas aux causes profondes des défis structurels auxquels l’Afrique est confrontée. En l’absence d’un cadre de développement technologique intégré dans ces financements, les solutions mises en œuvre restent dépendantes des technologies, des expertises et des ressources extérieures. Prenons l’exemple de l’agriculture. Un financement peut permettre d’améliorer les rendements agricoles en subventionnant l’achat de semences, d’équipements de production et de transformation agricoles y compris les équipements numériques permettant de digitaliser les pratiques agricoles. Toutefois, si la recherche et le développement (R&D) ne sont pas intégrés dans le projet, la dépendance aux intrants importés destinés à augmenter le niveau de la production et de la transformation des produits agricoles perdurera, et obligera toujours nos États à solliciter de nouveaux financements au bout d’une certaine durée.
Il en va de même pour d’autres secteurs. L’électrification dans nos pays, y compris avec les énergies renouvelables, repose souvent sur des infrastructures et des technologies importées. Ceci limite l’autonomie des États en matière de maintenance et surtout de développement de technologies énergétique, donc de maitrise énergétique. La gestion de l’eau et des ressources minières a souvent été jusque-là confiée à des experts étrangers sans une clause de transfert de technologies ; ceci empêche la constitution d’un savoir-faire local durable en matière de traitement de l’eau et des minéraux extraits.
Dans ce contexte, les États africains se retrouvent dans une position de demandeurs permanents, ce qui réduit leur capacité à orienter les priorités de développement en fonction de leurs propres intérêts stratégiques. En effet, celui qui finance impose ses priorités, ce qui peut freiner des initiatives essentielles à la souveraineté économique et technologique du continent
 
  1. UN CAS D’ECOLE : Le récent Accord de financement entre la BIDC et la BEI
Un accord de financement vient d’être signé entre la Banque d’Investissement et de Développement de la CEDEAO (BIDC) et la Banque Européenne d’Investissement (BEI). Ce financement s’inscrit dans un cadre plus large de 150 millions d’euros, dont cette première tranche représente 100 millions d’euros. L’objectif principal de ces fonds est de soutenir des projets dans trois secteurs clés :
  • Les énergies renouvelables, avec une priorité donnée aux projets photovoltaïques de petite et moyenne taille.
  • L’agriculture durable, afin d’encourager des pratiques agricoles plus respectueuses des écosystèmes.
  • Le traitement de l’eau, notamment le recyclage des eaux usées et la désalinisation des eaux salines et océaniques.
 
  1.  Un financement pertinent au regard des urgences socioéconomiques et écologiques dans la région…..
 
Incontestablement, les secteurs ciblés par ce financement sont essentiels pour la CEDEAO. En effet, les défis liés à l’accès suffisant et de qualité à l’énergie, à l’eau potable et à l’agriculture soutenable sont structurels dans la région :
En effet, des millions de personnes dans la région souffrent d’un déficit énergétique majeur. Le développement de projets photovoltaïques contribuera à combler ce retard. Les pratiques agricoles actuelles dans beaucoup de pays de la CEDEAO sont insoutenables pour les écosystèmes, notamment en raison de la surexploitation des terres, du manque d’innovation et de la faible productivité. La rareté de l’eau potable, la baisse projetée des ressources en eau douce liée au changement climatique et le manque d’infrastructures, d’équipements et d’expertise en traitement des eaux usées et salines sont des défis critiques qui limitent la réalisation du bien-être des populations de la CEDEAO.
Ces investissements sont donc nécessaires pour soulager les populations des souffrances qu’elles subissent quotidiennement dans le court terme et apporter des améliorations concrètes aux infrastructures existantes et aux services qu’elles délivrent au profit des populations.
 
  1. Mais cette approche de financement à court terme est problématique pour les pays de la CEDEAO
Toutefois, ces financements ne s’inscrivent pas dans une dynamique de durabilité et souveraineté technologique. Ils sont axés sur le financement d’actions immédiates, mais ne permettent pas aux pays bénéficiaires de s’approprier les technologies qui sous-tendent ces projets. Autrement dit, si ces projets ne sont pas accompagnés d’un transfert ou d’un développement local technologique, ils renforceront la dépendance technologique des pays de la CEDEAO. Cette dépendance technologique implique une dépendance financière continue, car les pays resteront tributaires des bailleurs internationaux pour financer de nouveaux projets ou entretenir les infrastructures mises en place. Les financements continueront ainsi de conditionner ainsi les choix stratégiques des pays bénéficiaires, car les projets doivent être alignés avec les priorités des bailleurs, avant celles des États bénéficiaires. Les bailleurs conserveront ainsi un levier d’influence, pouvant leur permettre de continuer d’imposer leurs propres priorités dans l’orientation du développement régional.
Il est important de souligner que ces financements internationaux ne sont jamais neutres. Ils sont souvent orientés en fonction des intérêts stratégiques et économiques des pays bailleurs. Les entreprises européennes par exemple bénéficieront directement des contrats pour fournir équipements et expertise technique, maintenant ainsi une dépendance économique et industrielle des pays africains. Cette dynamique risque donc de limiter la souveraineté technologique de la CEDEAO si ces projets ne sont pas repensés dans une optique d’autonomie à long terme.
 
  1.  Pour un nouveau modèle de financement intégrant la nécessité de bâtir notre maitrise des technologies
Les enjeux, analysés plus haut, montrent qu’il est impératif aujourd’hui plus qu’hier que les États africains opèrent une rupture dans l’approche du financement de leur développement avec leurs partenaires étrangers pour adopter une démarche plus stratégique dans la négociation des financements.
Pour garantir un impact réellement durable, il est impératif que ces financements intègrent un volet de recherche et développement, permettant aux pays de la CEDEAO de s’approprier les technologies clés afin d’assurer leur indépendance dans ces secteurs stratégiques. Il est donc temps que les États africains exigent des financements mieux structurés, intégrant une vision à long terme axée sur la souveraineté technologique dans les secteurs clés du développement de nos Etats.
 
Concrètement, les Etats de la CEDEAO mais aussi de façon plus globale, les Etats africains doivent désormais, entre autres, :
  1. Exiger qu’une part importante des financements soit allouée à la recherche et au développement par les chercheurs africains de technologies ;
  2. Mettre en place des conditions de transfert de technologie, en imposant aux Etats et entreprises étrangers de former et d’impliquer des experts locaux dans la mise en œuvre des projets ;
  3. Dans cette foulée, créer des consortiums ou des centres africains d’excellence technologique regroupant universités, centres de recherche et entreprises locales pour développer des solutions endogènes ;
  4. Prioriser des financements favorisant la production locale de technologies, de solutions ;
  5. Renforcer la capacité des États à négocier des financements souverains, avec des clauses garantissant l’indépendance technologique et financière à long terme. 
 Par Dr Aliou Gori Diouf Géographe Spécialiste en environnement et changement climatiquealiou.diouf@gmail.com

Babou Diallo

Dimanche 2 Mars 2025 - 16:41


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